Kris de Bardia Entre les tigres et les icebergs

C’est récemment, lors de ma dernière mission de terrain au Népal, pour l’organisation que je dirige, que j’ai fait la connaissance de Christophe, L’homme des tigres, surnommé Kris de Bardia. Nous avons rapidement sympathisé, tant il y a de points communs dans nos parcours et notre approche du voyage et de la nature.

Christophe, continue de parcourir le monde comme voyageur ou comme guide, en Antarctique notamment. S’il est surnommé Kris de Bardia, c’est qu’il dirige un lodge en bordure du parc national de Bardia, dans la région du Téraï, au sud-ouest du Népal. Là, il accueille et accompagne des touristes à qui il peut faire partager sa passion et ses incroyables connaissances des tigres et de leur comportement. À ses côtés, les chances de voir l’un d’eux sont considérablement plus importantes que lors d’une simple sortie dans le parc national.

Son lodge, le Racy Shade Resort, est un petit paradis. Les bungalows au toit de chaume sont construits dans un écrin de verdure, et les chambres sobrement décorées et aménagées, aussi confortables que le lieu est accueillant. J’y reviendrai dans un autre article.

Lors de notre rencontre, il a tout naturellement accepté de répondre à quelques questions que j’ai voulu vous faire partager ici.

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Kris, quelles sont les raisons qui t’ont amené à t’intéresser de cette manière au voyage et à la nature en général, et à la faune en particulier ?

Je suis originaire de la région de Fréjus sur la côte d’Azur. Je ne sors pas d’un cursus universitaire, mais j’ai derrière moi 16 ans de « sac à dos » sur tous les continents. Au début, je ne savais pas trop ce que je cherchais dans les voyages. Sans doute un moyen d’échapper au droit chemin, à la routine qui n’offrait rien d’enviable à mon caractère. Et puis, je crois aussi que j’étais en quête philosophique de « vérité ». Je trouvais que ce monde était trop attaché à l’artifice, à l’apparence qui est souvent trompeuse. Un jour en 1997, en Inde, dans le parc de Gir, j’ai eu une expérience « mystique » lors d’un « face à face » avec une lionne sauvage. Ses yeux se sont plantés dans les miens et quelque chose est passé d’elle en moi… C’est un peu difficile à expliquer.

Depuis, la faune et la nature sont devenus la colonne vertébrale de ma vie. S’il existe quelque chose de « vrai » sur cette planète, c’est sans aucun doute la Nature. J’ai bien sûr continué en parcourant l’Afrique, terre animale par excellence, mais où le tigre est absent… C’est en Inde, et surtout au Népal, dans le parc national de Bardia que je l’ai trouvé. Là aussi, j’ai eu une expérience « mystique » avec l’un des premiers tigres que j’ai vu lors d’un safari à pied. Il était tellement proche que je sentais son odeur, j’entendais sa langue claquer à la surface de l’eau, je pouvais compter les cicatrices sur sa peau. C’était irréel, intemporel… Comme si je voyais une vérité cachée et qui pourtant aurait pu se passer il y a 10 000 ans.

Depuis, près de 20 ans plus tard, à chaque observation, je recherche cet éclat quasi religieux entrevu alors et il n’y a qu’un mot dans mon esprit : encore !

Plus je découvre la nature, plus je la trouve fantastique et plus je déplore l’impact de l’homme. Nous avons de la chance de vivre sur ce joyau, mais sa beauté échappe à notre esprit vénal.

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Rencontre avec un éléphant lors d’une sortie emmenée par Kris

Si j’ai mes propres raisons, et elles sont nombreuses, d’aimer tout particulièrement le Népal, quelles sont celles qui t’ont poussé à y passer plus de la moitié de l’année, et à y co-diriger un lodge ?

On me pose souvent cette question et on s’attend à ce que je parle de femme et d’amour, mais pas du tout. C’est ma fascination pour le tigre qui m’a poussé à venir et revenir à Bardia. Là j’ai trouvé quelque chose d’incroyable, un village jouxtant une forêt où se balade des chats de 200 kg. Bien sûr, il n’y a pas que des tigres, l’écosystème est très complet à Bardia. Il y a des éléphants sauvages, des rhinocéros unicornes, cinq espèces de cervidés, 400 d’oiseaux, des loutres, des mangoustes, des chacals, des pythons, des crocodiles… C’est très rare de trouver une telle concentration d’espèces sur le sous-continent indien.

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Femelle rhinocéros unicorne (Rhinoceros unicornis) et son jeune

Il n’y a pas que le tigre qui m’a retenu à Bardia, il y a aussi les locaux. Au Népal, les gens sont désarmants de gentillesse, mais à Bardia c’est encore plus poussé. Et puis j’ai rencontré une personne hors du commun, une personne d’intelligence et de cœur, un passionné de la nature qui a été mon guide, mon gourou, mon maitre de brousse et qui est aujourd’hui mon meilleur ami et mon associé. C’est lui et ses premiers associés qui ont construit le lodge. Lorsqu’ils se sont séparés en 2010, j’ai racheté les parts.

Nous sommes dans un village reculé, l’économie locale est basée sur l’agriculture. La proximité de la vie sauvage crée bien des problèmes et du coup la préservation de la nature est un grand challenge. Je me suis dit qu’en m’installant ici et en essayant de faire fonctionner ce lodge, j’allais apporter quelque chose à la cause conversationniste et en même temps à l’économie locale. Je pouvais montrer qu’on peut gagner sa vie en préservant la nature et qu’elle pouvait servir de moteur économique éthique et durable. J’ai 10 employés dans mon lodge, tous membres de familles nombreuses. On se ravitaille dans les boutiques du village et l’on achète des centaines de permis chaque année pour rentrer dans le parc.

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On développe également des activités touristiques dans des villages reculés pour qu’un maximum de gens comprennent que le parc national est plus profitable à tous s’il est préservé. Les retombées économiques sont multiples. Mon lodge aide au fonctionnement d’un système qui valorise la nature aux yeux des locaux. Bref, j’ai l’impression de faire très modestement œuvre utile, même si c’est une demi goutte d’eau dans l’océan des choses nécessaires à la préservation de la nature et de ses habitants.

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Et puis, j’espère rééduquer un peu les esprits occidentaux qui nous rendent visite avec cet à priori du tigre « mangeur d’homme ». Le tigre est l’animal préféré des gens, mais ils en ont une image complètement erronée. C’est pour cela d’ailleurs qu’il disparait, car on ne peut pas protéger ce qu’on ne connait pas. Le tigre ce n’est pas un pelage rayé, c’est ce qu’il y a à l’intérieur ; cette vulnérabilité, cette innocence, cette grandeur d’âme sous l’habit somptueux et princier d’une machine à tuer.

Tu es désormais un spécialiste de Bardia où tu passes tant de temps, parfois caché derrière la végétation pour observer un animal sauvage. Quelles sont pour toi les valeurs ajoutées de cette aire protégée ?

Bardia se définit en un seul mot : authenticité. Authenticité dans la nature, dans la culture. C’est un endroit touristique, mais très peu visité en comparaison avec les autres centres touristiques du Népal. C’est difficile d’y accéder, il faut de longues heures en bus ou un billet d’avion cher.

À Bardia c’est la nature qui commande. On y circule à pied, en jeep, en raft ou à dos d’éléphant. Ici les animaux ne sont pas habitués à la présence des hommes et il faut être silencieux, camouflé et chanceux pour faire des observations. C’est frustrant parfois, mais c’est énorme lorsque la récompense arrive.

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On peut voir des tigres bien plus facilement en Inde car cela fait 40 ans que, dans les grands parcs du pays, des dizaines de jeep rentrent chaque matin et chaque après-midi pour passer les pistes au peigne fin. Depuis leur plus jeune âge les tigres y côtoient ces véhicules et finissent par les ignorer. Parfois il y a des grandes files de jeep que les félins remontent sans sembler entendre les vociférations des gens. J’ai visité et visite encore tous les grands parcs nationaux où l’on trouve des tigres en Inde et les connais bien. On peut y faire de très belles observations, mais bien souvent, même si on ramène de belles images, on est déçu de la façon dont ça se passe. À Bardia, les tigres ne sont pas habitués à l’homme. S’ils devinent notre présence, ils disparaissent dans la nature.

C’est le dernier refuge du « vrai » tigre.

Et puis, il y a très peu d’espaces sauvages sur le sous-continent indien où l’on peut potentiellement observer des tigres, des rhinocéros et des éléphants sauvages dans le même parc national.

Pour finir sur cette question. Je trouve qu’au Népal en général, le visiteur n’est pas coupé de la population locale comme dans d’autres destinations nature. À Bardia on est dans un village où l’ethnie Tharu est majoritaire. C’est un aspect de la réalité locale qui n’échappe à personne, cela fait partie de la visite d’aller à la rencontre de ces gens qui vivent et subissent le parc national chaque jour. Sans eux, il n’y a pas de préservation.

Tes connaissances du comportement du tigre acquises sur le terrain font de toi un véritable expert de l’espèce. Quelles sont les clés pour espérer l’approcher et ta plus belle rencontre ?

Pour espérer voir un tigre, il faut avant tout de l’humilité. On peut payer des millions, ça ne garantit rien. Bardia c’est le royaume du tigre et il faut jouer avec ses règles. Parfois on est plusieurs jours sans en entrevoir un seul. Et parfois, un individu se plante dans l’eau pendant deux heures à quelques dizaines de mètres de vous.

Il faut avoir confiance en son guide, il faut être patient, il faut jouer le jeu ; s’habiller de couleurs de camouflage, ne pas faire de bruit, ne pas fumer, ne pas parler, ne pas se déplacer… sans aucune garantie de succès. Il faut être persévérant et chanceux. Mais il faut surtout ne pas se focaliser sur le tigre. Il y a bien d’autres animaux sans lesquels le tigre n’existe pas. Il faut être heureux de ce que la nature offre et pas frustré de ce qu’elle décide de garder pour elle. À l’heure où tout s’achète dans l’instant, l’expérience « Bardia » remet pas mal de choses en place dans nos psychologies d’hommes modernes.

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Je ne peux pas dire quelle est ma plus belle rencontre. La première a été une des plus fortes, mais la dernière a été exceptionnelle également.

Il m’arrive de descendre en Kayak la rivière Karnali qui borde la frontière Ouest de Bardia sur 25km. À la fin du mois de mai dernier alors que j’étais seul en Kayak, j’ai vu trois tigres dans la même journée à trois endroits différents.

J’ai réussi à les approcher entre 70 et 40 mètres. L’un d’entre eux est resté 2h30 devant moi sans se douter de ma présence. J’étais caché dans des hautes herbes et j’ai failli attraper une insolation en attendant qu’il se décide à retourner se cacher dans la forêt. C’était fabuleux ! C’est là que l’on comprend la candeur de l’animal et sa vulnérabilité. J’ai fait 300 photos qui auraient pu être autant de balles tirées sur l’animal.

Un bon pourcentage de ta clientèle est français. Quels sont les atouts de la région et de ton lodge les plus appréciés par les Français ?

Les visiteurs qui viennent chez moi apprécient le côté authentique et « hors-piste » de la région et du peu de touristes qu’ils y croisent. Les français parlent mal les langues étrangères et sont heureux de trouver un environnement francophone. Certains de mes employés se débrouillent de mieux en mieux en français.

J’ai remarqué avec le temps et tout au long de ma carrière de guide que la culture du voyage diffère d’un pays à l’autre. Aussi lorsqu’un Français arrive chez un autre Français il y a des attentes qui sont tout de suite comprises. Pour finir, on peut tout faire à Bardia et dans la région, du trek, du camping, des randos, des rencontres ethniques… Beaucoup d’aspects ne sont pas encore développés.

Tu as visité un grand nombre de pays, et chaque année désormais, tu guides également des touristes en Antarctique. Quelles sont pour toi les régions les plus exceptionnelles de la Terre et pourquoi ? 

Je guide également en Arctique, en Scandinavie et en Inde. Pour moi, les régions les plus exceptionnelles sont les grands espaces naturels vierges (ou presque) de notre planète. Bien entendu c’est une considération toute personnelle, mais la nature est loin d’avoir livré tous ses secrets, elle fourmille de mystères et de créatures incroyables et la diversité de son œuvre est infinie.

Mon approche est quasiment religieuse. Je ne suis attaché à aucun dogme humain, mais si un Dieu existe, la biodiversité est son œuvre et pour moi, la forêt, la mer, la montagne sont ses églises. J’ai l’impression de ne pas me tromper en m’y investissant, de côtoyer un aspect de la vérité dans ce monde où le mensonge fait recette.

La survie de l’espèce humaine passe par la préservation de la biodiversité. Aucune machine ne peut nous fournir l’air que nous respirons ni produire assez d’eau potable pour les milliards d’êtres humains. Cela parait une évidence, mais il est tout autant évident que nous n’en tenons pas assez compte.

La nature nous montre le chemin. Aucun prédateur n’est avide, aucun ne détruit son propre environnement. J’ai souvent vu des tigres allongés regarder passer des troupeaux de cerfs sans broncher. Ces créatures nous apprennent le respect de leur environnement, la parcimonie, le partage des ressources, le respect de la chaine alimentaire.

Le système économique humain fait fausse route car il est basé sur la croissance économique dans un monde ou les ressources naturelles de bases sont finies. C’est un non-sens. Tout cela se déduit facilement de l’observation de la nature dans les grands espaces où ses règles ont encore lieu.

Pour terminer je citerai un très beau slogan des parcs nationaux en Australie : « Healthy parks, Healthy people » (Des parcs en bonne santé font des gens en bonne santé). Ces sanctuaires sauvages apaisent, l’homme y retrouve sa place sa dimension, tous ces atomes de vie dont il est lui-même formé.

Kris est l’auteur d’un livre,« La quête du tigre » que je vous conseille. Vous le trouverez ici.
Et la page Facebook du Racy Shade Resort, c’est ici.

© Photos : Kris de Bardia / Racy Shade Resort. Tous droits réservés

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